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Artisans Boulangers: Savoir faire, gaspillage et politique

Artisans Boulangers: Savoir faire, gaspillage et politique

Dans une salle à la chaleur infernale, je rencontre ces hommes, aux mains abîmées et aux sourires affichés. Ils sont artisans boulangers, depuis des années, travaillent le pain que nous mangeons, viennent de régions différentes, ils sont célibataires, pères de famille ou grand-père. Le pain,  ils le connaissent plus que tout le monde, ils en parlent avec amour ou avec colère, il est la cause de leur bonheur mais aussi de leur malheur. Il parle en travaillant de la Libye, inquiets de ce qui va arriver « aux frères libyens » disent-ils, il compare Béji Caid Essebssi à un panneau  Stop, et pensent que le syndicat n’est plus après Achour.

Nabil se lance dans une discussion sur le métier avec ses collégues.©Rym Haddad

Celui qui parle c’est Nabil , il a 40 ans, et 26 ans de savoir faire dans ses bagages, il s’est retrouvé devant les fours à pain à 14 ans , il a arrêté ses études pour des raisons purement matérielles, aujourd’hui il a deux enfants de 8 et de 6 ans, il fait tout pour qu’ils ne fassent pas le même métier

J’arrive à subvenir aux besoins de mes enfants grâce à mes mains, je ne vais rien leur laisser, ni propriété ni compte en banque, mais ils ne manquent de rien, et ils vont à l’école. Les salaires ont baissé depuis quelques années. Avant un boulanger était considéré comme un génie, il était respecté dans son quartier et par les clients. Le pain a une symbolique particulière dans notre culture, il n y a pas un foyer tunisien sans pain, ça n’existe pas, avec 190 millimes un Tunisien peut ne plus avoir faim !  J’ai aimé mon métier , mais je sais qu’il va disparaitre avec les machines et l’industrie agroalimentaire. Je ne me fais pas d’illusion. Le premier boulanger qui a accepté de céder nous a tous détruit, celui qui a accepté l’agroalimentaire, et le salaire bas, nous a entrainé avec lui. Aujourd’hui nous sommes moins que rien , payés moins qu’un ouvrier en bâtiment alors qu’il faut des années pour maitriser le metier

Fathi , 30 ans.

Fathi a 30 ans, il est discret presque invisible parmi les autres, il est célibataire et rêve de trouver l’amour. Il parle en chuchotant, il raconte à quoi ressemble sa vie en ce moment, comme les autres il a arrêté ses études très jeune, considérant qu’elles allaient le mener à rien . Il est chargé de pétrir , avec sa silhouette frêle, les tonnes de pâtes.

je viens de Gabes, toute ma famille est là-bas, ici à Tunis je ne sors pas de la boulangerie, j’habite dans une chambre au-dessus de la salle, offerte par mon patron. Je ne sais pas si j’aime mon métier je ne connais que lui, j’économise pour finir la construction de ma maison dans mon village.  Puis le mariage, les enfants et de quoi vivre au jour le jour. Quoique l’avenir est incertain au Sud avec ce qu’y s’y passe, et les problèmes en Libye.  Que dieu nous protège…

Le chef

Le chef, n’a pas d’âge , il a passé 30 ans dans les fourneaux, il connait 2600 sortes de pain, et il est nostalgique de l’époque où il y avait des syndicalistes pour défendre le secteur. Le pain pour lui est un savoir faire mais surtout un art qu’il a appris chez la communauté juive tunisienne

Avant les années 90 , on avait des apprentis, aujourd’hui ils veulent tous devenir avocats et médecins,  mais personne ne veut apprendre un métier d’artisan. C’est désolant, tout le monde se met à la machine et aux produits chimiques, comme le pain des  grandes surfaces, qui arrive en tube de 5 mètres, congelé . Des ouvrières sous payées le mettent au four et voilà. Après 15 minutes le pain des supermarchés , devient dur comme de la pierre et tout le monde est content . Le pire reste à mes yeux le gaspillage, les gens ne font pas la différence entre le pain chaud et le pain frais! tu lui donnes une baguette , il te dit « pourquoi c’est pas chaud? je n’en veux pas  » , le pain ne peut pas rester chaud c’est logique, on se retrouve à jeter des centaines de baguettes alors que le gens meurent de faim.  Le gaspillage est un fléau qu’il faut éradiquer !

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Oussema a un seul regret: avoir arrêté les études. Il est sorti de l’école pour faire une formation, il s’est retrouvé garçon à tout faire, machine à café, livraison du pain, etc . Aujourd’hui du haut de ses 18 ans, il a une ambition: il veut servir l’armée tunisienne. Il était surprenant d’entendre un si jeune garçon avec autant de convictions

Je regrette d’avoir arrêté les études, quand je vois des étudiants j’ai forcément mal au coeur, mais surtout ce qui est douloureux , c’est que je n’ai pas le niveau requis pour entrer dans l’armée, je voulais y entrer et faire une carrière…pourquoi ? par amour de la patrie, je n’ai pas peur d’aller au front et de me battre si il faut protéger nos frontières , ma mère est effrayée à cette idée, mais moi je ne vis que pour ça, je ne suis pas mieux que ceux qui sont morts.

Si ils me demandaient d’y aller maintenant, j’irais sans hésiter une seule seconde. J’habite à Cité Tadhamen , et je me préserve , parce qu’il est si facile de tomber de l’enfer de la cité, et ça je le fais que parce que j’ai envie de servir.

 

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Mokhtar arrive, il a 65 ans, il parle italien, français , anglais et ce que vous voulez. Sa vie il l’a passé à l’étranger , il a fait ses études à Lausanne dans une école hôtelière, il est venu après la révolution avec des économies pour ouvrir un restaurant à Nafta. Il se rêvait chef cuisinier dans son propre établissement accueillant une clientèle fatiguée du désert . Il s’est retrouvé ici , à Tunis, à faire des pizzas, pendant que les autres dans l’arrière salle font du pain. Cet homme fier de ses voyages , cachant son amertume d’une vie qu’il considère gâchée, nous dit :

Moi j’ai 65 ans, des enfants et petits enfants , j’ai un fils de 35 ans, et un bébé de 1 mois. Je me suis remariée , j’avais des économies pour un projet de restaurant au Sud, plus de touristes, plus de projet, plus d’économies, plus de rêves. Voilà, je travaille ici, je fais des pizzas. Je ne vais pas rester je veux repartir en Italie, j’ai ma vie et une retraite qui m’attend. J’ai été bousculé par les événements qu’il y a eu en Tunisie, parce qu’ils ont affecté ma vie directement. Ce n’est pas facile de voir ce qui se passe, je suis inquiet pas pour moi , j’ai vu ce qu’il y avait à voir, mais pour mes enfants…

Ces hommes sont tunisiens, ils ont des rêves, des convictions et défendent à leur manière un savoir faire perdu , alors que le chômage met à genoux le pays, on peut remettre en question notre comportement de consommateur, le lien qu’on avait avec les produits frais et sains, le commerce direct, qui nourrit des familles entières et qui préserve des métiers  remplacés par des machines et du pain en tube.

Rym Haddad

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