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Au nom de la chéchia

Au nom de la chéchia

 

Pendant la période des fêtes, en décembre, un événement m’a amené à réfléchir sur la société tunisienne, et en particulier sur notre relation avec notre culture et nos traditions.

Un soir, je suis allé, comme les jours précédents, dans un bar de la banlieue, dont le nom importe peu. Le matin même, j’avais acheté une chéchia du Souk, que j’ai porté pour aller boire un verre avec des amis. Arrivé là, fier de porter mon couvre chef, et prêt à me désaltérer avec une Celtia bien de chez nous, un mastodonte me bloque le passage et me dit : «Enlève la chose que tu as sur la tête», comme s’il ne savait pas ce que c’était, comme si c’était tout à fait inapproprié, bref, comme si j’étais arrivé devant lui en habit de clown et perruque afro rouge.

Un peu dégoûté, mais ne voulant pas retarder mes amis, j’accepte, et vais déposer la chéchia dans la voiture. Nous rentrons dans l’établissement où autour de moi je remarque une dizaine d’hommes de qui je peux affirmer sans aucun narcissisme qu’ils étaient moins bien habillés que moi, et qui portaient une casquette Ferrari, Federer, ou encore la fameuse Gucci avec ses lignes rouges et vertes. Le problème était donc véritablement avec la chéchia. Je demande à voir un responsable à qui j’explique cordialement ce qui me semblait tout à fait injustifié dans cette histoire, et l’homme, se dérobant, me rétorque : «Vous savez, ce n’est pas de notre faute. Nous avons peur des salafistes, et nous avons des directives de la police». Du grand n’importe quoi.

Tout d’abord parce que les extrémistes wahhabites dénigrent toutes les traditions tunisiennes, de Sidi Belhassen et Sidi Mahrez à la chéchia. Mais aussi, quand bien même les salafistes se seraient accaparés notre coiffe ancestrale, il est de notre devoir de nous la réapproprier, et de lui rendre la force de son symbole. Ce symbole, c’est celui de la lutte contre le colonialisme, c’est celui des soulamiyas, c’est celui d’un Islam ouvert, fier, et sans complexe.

Notre culture, nos traditions, représentent les fondements de notre identité tunisienne. Nous ne pouvons pas les délaisser sous peine de préparer la somalisation intellectuelle de notre pays. Une nation qui porte haut et fort ses traditions est une nation que l’on peut ébranler, qui peut céder sous le coup des crises, mais qui se relève toujours. Il ne s’agit pas de porter aux nues nos traditions et notre culture de manière dogmatique sans voir les inconvénients qu’elles ont pu apporter, les archaïsmes qu’elles peuvent encore engendrer.

Au contraire, c’est en portant la chéchia comme un lègue indémodable d’une Tunisie immortelle que l’on combat les idées arriérées, que l’on arrive à fusionner notre être avec la nouveauté, avec l’autre, l’Occident par exemple, sans en ressentir un complexe. Lorsqu’il est vu comme inadapté de porter chez soi un héritage ancestral, c’est l’effritement de notre identité qui se fait ressentir.

La Tunisie doit recouvrer la fierté de sa culture, tout en restant ouverte et innovatrice. Porter la chéchia ne devrait pas être un acte de rébellion, marginal, mais simplement une représentation de soi, un habit normal pour les tunisiens. La culture nationale fonde notre être, et guide notre psychologie sociale. Elle nous évite toute névrose liée à un manque de repère, et elle permet de s’élever avec assurance sur la scène internationale. Puisque notre économie est en crise, que nos politiciens nous trahissent, fions nous à notre culture pour qu’elle nous rassemble et préserve les fondations de notre société.

© Saoud Maherzi

 

 

 

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