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Tunisie : comment la contestation sociale est montée d’un cran

Tunisie : comment la contestation sociale est montée d’un cran

Cinq ans après la révolution, la contestation contre le chômage et l’exclusion sociale, commencée à Kasserine vers la mi-janvier, s’est étendue depuis jeudi vers de nouvelles villes de Tunisie. Après les villes de l’intérieur du pays, c’est aujourd’hui, plusieurs quartiers de la capitale, Tunis, qui ont été à leur tour le théâtre d’incidents.  Manifestations de chômeurs, routes coupées, heurts avec la police, occupations de gouvernorats, la vague de protestations s’est tellement développée que les autorités ont décrété un couvre-feu général entre 20h et 5h, en réaction aux “atteintes contre les propriétés publiques et privées”. Retour en arrière sur les événements marquants de ces derniers jours. 

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Le détonateur a été la mort, à Kasserine, samedi, d’un jeune chômeur de 28 ans, Ridha Yahyaoui, électrocuté après être monté sur un pylône électrique pour exprimer sa colère. La raison ? Le retrait de son nom d’une liste d’embauche dans la fonction publique, seule chance pour lui de trouver un emploi stable. Aussitôt, Kasserine, où  le taux de chômage atteindrait les 30%, s’embrase. Plus de 700 jeunes, très déterminés, entament un sit-in et bloquent les routes et le gouvernorat. Les forces de l’ordre ripostent avec des tirs de gaz lacrymogènes. La décision du premier ministre, lundi, de limoger le sous-préfet de Kasserine, soupçonné d’avoir manipulé les listes d’embauches, n’aura pas permis de calmer les esprits.

Une contestation qui s’étend dans tout le pays

Suivent alors des mouvements de protestation contre le chômage et l’inégalité dans les régions de Sidi Bouzid, Menzel Bouzaiane, Thala, Mazouna, Gabès, El Fahs, Fernana. Des lieux d’où était partie l’insurrection populaire qui a entraîné la révolution du jasmin en 2011. Depuis le 20 janvier, la grogne monte d’un ton et atteint même la capitale.

Des rassemblements spontanés ont eu lieu sur l’Avenue Bourguiba à Tunis. Le même jour, le quartier du Kram Ouest revit des scènes similaires à celles de 2010-2011. Dans la soirée du jeudi, de jeunes manifestants sont sortis dans le quartier populaire d’Ettadhamen et s’en seraient même pris à des locaux commerciaux en les saccageant. A la suite de ces “saccages et pillages”, le gouvernement annonce, ce vendredi, un couvre feu décrété sur l’ensemble du territoire tunisien.

Trop d’erreurs du gouvernement ?

Face à la contestation, le gouvernement, en l’absence du Premier Ministre,  avait annoncé des mesures urgentes dont la création de 5 000 emplois dans le gouvernorat de Kasserine ainsi que la mise à disposition de terres domaniales aux plus démunis. Une annonce qui avait provoqué la formation, jeudi devant la municipalité, de longues files d’habitants espérant en bénéficier. Sauf que ces promesses semblent difficilement réalisables dans des délais courts et faute de moyens.

Quelques heures plus tard, et après s’être rendu compte qu’une erreur avait été commise, le ministère des finances  essaie de rattraper le coup : il ne s’agissait pas de 5 000 emplois mais de 5 000 chômeurs pouvant bénéficier d’un dispositif d’aide à l’emploi. Erreur de communication ou prise de conscience que l’objectif ne pouvait être tenu ? La bourde n’a en tout cas pas contribué à apaiser la situation.

La situation est suffisamment inquiétante pour que le premier ministre Habib Essid interrompe son déplacement au sommet de Davos qui se poursuit normalement jusqu’au 23 janvier.

Les mêmes slogans qu’en 2011

Cinq ans plus tard, ceux sont les mêmes slogans qui sont brandis : “travail”, “dignité”, “justice sociale”. A Kairouan,  un groupe de chômeurs qui avait envahi le gouvernorat clament haut et fort :

« On veut juste avoir du travail, rien d’autre. On veut les mêmes mesures que le gouvernement a décidées pour Kasserine ».

Le gouvernement de Habib Essid est sur le qui vive, même si les répressions policières sont plus contenues que celles de 2011. En effet, les dirigeants estiment que “les revendications sont légitimes”.

Une voyoucratie instaurée

Certains assurent que ce mouvement est manipulé. Certes, n’importe quelle manifestation pourrait être sujette à des tentatives d’instrumentalisation. Aujourd’hui, beaucoup de voyous et délinquants, profitant des mouvements de protestations, tentant de semer la terreur en multipliant les tentatives de pillages et en s’emparant des biens publics, tout cela dans une folie destructrice et d’une violence inouïe. Dans ce cas, une seule question doit se poser : qui donc manipule ces voyous, en cherchant à semer le chaos pour détruire l’Etat?

Une alliance entre banditisme et délinquance qui n’a rien à voir avec les mouvements sociaux qui ont déclenché cette nouvelle crise.

Aujourd’hui et plus que jamais, il est de notre devoir de savoir gérer ce virage dangereux. Y arrivera t-on ?

Crédit Photo : Mohamed Khalil/AFP, Fathi Nasri/AFP

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